• ven. Mai 20th, 2022

Réseaux de passeurs de plus en plus organisés, dans les Traversées clandestines de la Manche

D’eux, on ne connaît que les espoirs qu’ils suscitent ou les destins qu’ils brisent. Les réseaux de passeurs, qui organisent les traversées clandestines de la Manche par bateaux, ont tout emprunté à la « criminalité organisée ». Et les autorités peinent à enrayer leur montée en puissance.

Le naufrage du 24 novembre 2021, lorsqu’au moins 27 migrants sont morts sur la route de l’eldorado anglais, avait suscité une vive émotion et la promesse du gouvernement de s’attaquer aux passeurs.

Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, avait promis le doublement des effectifs chargés de lutter contre l’immigration clandestine, la création d’antennes régionales de « l’office anti-passeurs » et, dans la foulée, un avion de l’agence européenne de garde-côtes Frontex survolait la côte d’Opale.

Quatre mois plus tard, alors que le Royaume-Uni a annoncé jeudi que les migrants arrivant désormais par la mer seraient « relocalisés » au Rwanda, ces passeurs courent toujours.

Mais les enquêtes sur des réseaux similaires lèvent le voile sur une mécanique bien huilée et la difficulté de porter un coup réel à ces structures, sur fond d’explosion de la demande: en 2021, 52.000 personnes ont tenté cette traversée (dont 28.000 l’ont réussie, selon le ministère de l’Intérieur), environ cinq fois plus qu’en 2020. Un record.

C’est la communauté kurde irakienne qui est à l’origine du phénomène des « small boats », qui a émergé en 2019 et supplante les tentatives par camions, depuis.

Ce réseau a désormais « la mainmise sur les +spots+ de départ » du nord de la France, où elle gère « 60 % du business », confie à l’AFP Laurence Marniquet, qui dirige le service d’investigation de la police aux frontières (Paf) dans la région.

« Règlements de comptes »

Le réseau y impose ses tarifs, en moyenne 2.500 à 3.000 euros le passage par personne, les lieux et les conditions de départ, ainsi que d’éventuelles sous-traitances à d’autres réseaux, notamment afghan ou iranien.

Et si un groupe tente de le supplanter ? « Vous avez des règlements de comptes, des meurtres », poursuit la commandante Marniquet, dont le service décortique « les structures de réseau ».

« Ils se professionnalisent », ajoute-t-elle, décrivant des bateaux de plus en plus surchargés (douze personnes par pneumatique en moyenne en 2019, 27 en 2021), l’emploi d’un millefeuille d’intermédiaires, ainsi que des « départs groupés » sur les 150 km de littoral pour noyer la surveillance.

« Ce sont des réseaux qui fonctionnent sur un modèle international et relèvent de la grande criminalité organisée », avec « des organisateurs, des financiers, des lieutenants, des petites mains », résume Fernand Gontier, directeur central de la Paf.

Les paiements, eux, ne s’effectuent jamais en France, pour ne générer aucun flux financier et brouiller le travail des enquêteurs: les sommes sont souvent débloquées dans le pays d’origine (en Irak, en Iran, en Afghanistan…) par les familles, une fois reçue la preuve de la traversée, généralement une capture d’écran de la géolocalisation en eaux anglaises.

Malgré tout, des coups de filets ont lieu. En 2021, une vingtaine d’organisations ont été démantelées, selon l’Ocriest, l’agence « anti-passeurs » que Beauvau souhaite muscler.

« Trou dans la raquette »

Rizgar Hamed Amin, un Kurde irakien de 35 ans, a ainsi été condamné mi-mars à Dunkerque à cinq ans de prison aux côtés de deux compatriotes.

Il est, selon Muriel Marquet, présidente de la cour, « la tête d’un réseau de passeurs » qui gérait notamment « l’approvisionnement en bateaux » sur le littoral et coupable d’avoir organisé une vingtaine de traversées entre mai 2021 et janvier 2022.

« Le problème, c’est que quand on coupe une tête, une autre apparaît », déplore un enquêteur spécialisé, sous couvert d’anonymat.

La logistique aussi pose difficulté. La commandante Marniquet résume: « Les réseaux ont une grosse base arrière à Osnabrück, en Allemagne. Si on veut vraiment endiguer les passages, il faut travailler sur l’offre de bateaux. Or aujourd’hui, on peut en acheter en Allemagne sans être inquiété ».

Selon un document de la DCPaf rendu public après le naufrage, un événement survenu un mois auparavant a cristallisé la frustration côté français. Le 10 octobre 2021, deux personnes sont repérées dans cette ville en train de charger cinq moteurs, cent gilets de sauvetages et neuf zodiacs dans un véhicule. La police les interpelle, puis les libère, après qu’un homme se présente muni d’une facture turque, plaidant l’erreur de livraison. Le matériel est restitué.

Les enquêteurs s’apercevront plus tard qu’un de ces bateaux a été utilisé pour franchir la Manche.

« En Allemagne, on a un trou dans la raquette », avait admis M. Darmanin lors d’une audition en décembre devant le Parlement. Pour être efficace, « il faut plus s’en prendre au matériel qu’aux personnes ».

100.000 euros par bateau

Depuis plusieurs mois, le matériel nécessaire à la traversée ne se trouve plus en accès libre en France, où l’on a « tari » cette source, s’était félicité le ministre de l’Intérieur.

Il faut donc se tourner vers d’autres pays. D’abord fabriqué en Chine, ce matériel est ensuite envoyé par conteneurs en Turquie, par laquelle il entre dans l’union douanière, où il n’est pas particulièrement scruté par des agents focalisés sur le trafic de stupéfiants. Il chemine ensuite par camion jusqu’à Osnabrück.

De là, des intermédiaires payés au lance-pierre, « qui ne savent souvent pas ce qu’ils font, vont déposer le matériel à des coordonnées GPS qui les mènent à une plage du littoral », raconte un enquêteur de la brigade mobile de recherche de la Paf.

Pour davantage d’efficacité, l’Ocriest, dont l’Intérieur a promis de doubler les 123 hommes, s’apprête à renforcer ses « capacités judiciaires », pour délester les enquêteurs des tâches procédurales, indique son patron Xavier Delrieu.

Selon les enquêteurs interrogés, si remonter des réseaux peut prendre du temps, frapper les trafiquants au portefeuille conserve son importance.

L’un d’eux synthétise: « Un bateau, avec toute la logistique, ça coûte peut-être 10.000 euros. A 2.000 euros de moyenne le passage, si vous mettez 50 personnes, ça rapporte 100.000 euros à chaque fois. C’est hyper lucratif, donc empêcher un départ, ça leur fait mal ». (AFP)

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